Je suis l'aînée d'une fratrie de cinq enfants et j'étais très proche de ma soeur cadette. Agée de sept ans et moi de dix ans nous étions inséparables, souvent fourrées chez la fermière voisine, une femme brune et joviale qui s'entendait bien avec notre mère et chez qui nous allions chaque jour chercher du lait dans un pot en fer blanc.

Le soir, nous entrions dans l'étable, dont l'odeur était si forte qu'elle nous arrachait des quintes de toux ! Un mouchoir sur le nez, nous résistions de notre mieux, car pour rien au monde nous n'aurions laissé notre place à quiconque. L'heure de la traite, c'était sacré ! Et puis, elles étaient si jolies, ces vaches rouges, basses sur pattes, haut encornées, bonnes laitières qui, dans la journée, paissaient dans les prés voisins ou se désaltéraient dans les baignoires à pied de lion qui leur servaient d'abreuvoir.

Nous regardions le lait qui moussait dans les seaux et que la fermière vidait ensuite dans les grands pots en grès, les "berthes". Dans leur enclos, les veaux au museau gluant réclamaient une caresse. Le foin dans les râteliers, le frottement des chaînes, un long meuglement de sympathie… tous ces bruits, je les entends encore aujourd'hui.

"Vous voulez essayer de traire, les "gones", nous proposa un soir la fermière ?

Nous avons accepté. Et déchanté. Nous avions beau tiré sur les trayons, ils glissaient dans nos petites mains comme s'ils étaient savonnés. 

"Ce que vous pouvez être "gnoches",les filles, compatit la fermière.

Qui voudrait être traité de "gnoches (on prononçait gnioques) Car cela signifiait, en parler régional, être pas dégourdi, empoté !

Nous avons fui hors de l'étable, en riant jaune. Un peu mortifiées de ne pas avoir réussi à tirer une seule goutte de lait de ces pis si gonflés.

Ce mini-texte que j'ai signé, est paru dans "Les Veillées des Chaumières", hebdomadaire national, comme une vingtaine d'autres, et il en paraîtra de nouveaux.